mardi 25 décembre 2012

"Les crimes commis par la France pour réprimer la Révolution algérienne ne sont qu’une partie de l’ensemble des crimes commis durant la période coloniale"

 Youssef Girard

 

Interviewé par Zahia Mancer pour le journal algérien al-Fadjr, Youssef Girard revient sur le "bras d'honneur" de Gérard Longuet et sa symbolique, et analyse la visite de François Hollande en Algérie, prévue le 19 décembre 2012.

 

1- Comment commentez-vous le comportement de l'ancien ministre de la Défense français sur la chaine Public Sénat ?

 

Youssef Girard : L’ancien ministre de la Défense, Gérard Longuet, est un personnage politique qui a un lourd passé politique. Il a commencé sa carrière politique au sein de l’extrême-droite française dans les années 1960. Après avoir été un militant au sein du mouvement Occident, il rédigea le premier programme du Front national de Jean-Marie Le Pen en 1972. A la suite de cela, il quitta l’extrême-droite pour intégrer la droite « classique » mais ses multiples prises de position montrent qu’il est loin d’avoir rompu avec ses idées de jeunesse.

 

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Ahmed Zabana, indépendantiste algérien ayant participé au déclenchement de la guerre de libération du 1er novembre 1954 dans la région d'Oran, est le premier indépendantiste algérien guillotiné, le 19 juin 1956, dans la prison de Barberousse à Alger, sur ordre de François Mitterrand, alors ministre de l'Intérieur.

 

La vulgarité et la bassesse de son geste se passe de tout commentaire. En revanche, le fait que le geste insultant d’un ancien ministre suscite si peu de réprobations est révélateur des positions majoritaires au sein des classes dirigeantes françaises au sujet de l’Algérie. En France, un ancien ministre peut insulter le peuple algérien et son histoire sans que cela ait la moindre incidence sur sa carrière. A mon avis, le fond du problème réside là.

 

2- Pensez-vous que la demande d’excuses de l'Algérie à la France pour les crimes de guerre n'a aucun sens maintenant ?

 

Tout d’abord, je parlerai de crimes contre l’humanité et non uniquement de crimes de guerre.

 

Pour revenir à votre question, de simples excuses me semblent très insuffisantes. Si nous voulons que justice soit rendue aux victimes, il faudrait juger les responsables de ces crimes contre l’humanité encore en vie et dédommager, autant que faire se peut, les victimes. Dans le contexte français actuel, cela semble totalement inimaginable.

 

Au-delà de ces crimes,

il y a un travail sur l’histoire de la colonisation à faire en France. Pour le moment, la majorité des travaux produits se font dans le cadre d’un certain consensus empêchant une critique radicale de la colonisation et de ses conséquences actuelles.

 

Enfin, sur la question de la reconnaissance des crimes contre l’humanité commis par la France en Algérie, le gouvernement algérien a aussi son rôle à jouer. Il peut employer divers moyens de pression, notamment économiques, pour obliger le gouvernement français à revoir ses positions. Toutefois, pour cela, il faut que ce gouvernement ait réellement la volonté politique de faire reconnaître ces crimes et non qu’il se contente de simples déclarations.

 

3- La France officielle refuse de reconnaître les crimes de guerre commis pendant la guerre d'Algérie pour des raisons politiques et économiques. Pourquoi la classe politique et les intellectuels en France refusent de reconnaître les droits historiques des Algériens alors qu’elles ont reconnu les crimes contre les juifs à l'époque nazie ?

 

Il a fallu du temps avant que le gouvernement français reconnaisse l’implication de la France dans la politique génocidaire nazie. Avant la fin des années 1960, cette implication n’était que rarement évoquée et il a fallu attendre les déclarations de Jacques Chirac en 1995 pour que la France reconnaisse officiellement son implication dans le génocide juif. Entre 1945 et 1995, les associations juives ou les associations d’anciens déportés ont mené une longue lutte pour la reconnaissance de cette participation française.

 

Au-delà de cette lutte pour la reconnaissance de l’implication de la France dans le génocide juif, il est évident que l’identité des victimes joue un rôle déterminant. Le négationnisme de la France officielle quant à son histoire coloniale nous rappelle ce qu’Aimé Césaire dénonçait déjà au lendemain de la guerre 1939-1945 dans Discours sur le colonialisme. Selon lui, les Occidentaux ne reprochent pas à Hitler « le crime en soi, le crime contre l’homme, » « l’humiliation de l’homme en soi, » mais « le crime contre l’homme blanc, » c’est-à-dire « d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique. » (1)

 

Malgré la reconquête « partielle », de l’indépendance par les pays colonisés, la France demeure une société coloniale racialement hiérarchisée. Si les crimes d’Hitler sont pleinement reconnus comme tels par la France officielle, c’est avant tout parce que ses victimes sont considérées comme appartenant de plein droit à l’humanité. A l’instar de l’ensemble des peuples non-occidentaux, les Algériens n’ont pas ce privilège. Comme durant la période coloniale, la France officielle continue de traiter les Algériens et l’ensemble des non-occidentaux comme des sous-hommes.

 

4- Qu'est-ce que vous pouvez attendre de la visite de François Hollande en Algérie après le comportement du ministre de la Défense du gouvernement Sarkozy ?

 

François Hollande n’est pas comptable des agissements d’un ancien ministre qui n’est pas de son camp politique. Ceci étant dit, il n’y a strictement rien à attendre de la visite à Alger du nouveau Président français issu du Parti socialiste (PS). Il sera certainement moins provocateur que Nicolas Sarkozy dans ses propos mais sur le fond il mènera la même politique en Afrique, c’est-à-dire la poursuite de la politique néocoloniale mise en place par la France depuis les années 1960.

 

Le PS est l’héritier direct de la SFIO qui participa pendant des années à la répression du mouvement national algérien (dissolution et puis emprisonnement des cadres nationalistes algériens en 1937, participation au gouvernement qui organisa les massacres du 8 mai 1945 par exemple) et qui mit en œuvre les « pouvoirs spéciaux » durant la Révolution algérienne. Au regard de cette histoire, il serait naïf d’espérer quelque chose de fondamentalement nouveau de la part de François Hollande. Alors faisons entièrement confiance à Monsieur Hollande pour ne pas trahir le « glorieux » passé colonial de son pays et de son Parti.

 

5- La France souffre d'extrémisme envers tout ce qui est islamique. Cela est dû à des raisons historiques ou politiques ?

 

Les deux dimensions sont importantes. Sans fondements historiques anciens et profonds, les polémiques politiques contre l’islam et la communauté musulmane n’auraient pas de prises réelles. Lorsqu’ils attaquent l’islam et les musulmans, les responsables politiques français s’appuient sur un héritage historique très ancien. L’ouvrage de John Tolan, Les Sarrasins (2), nous montre que dès le Moyen Âge occidental une tradition antimusulmane et anti-arabe s’est développée en Occident. Par exemple, le Troisième concile de Constantinople de 680-681 jeta l’anathème sur l’islam dont le Prophète (BSDL) fut décrit comme l’antéchrist.

 

Dans le cas plus spécifiquement français, l’hostilité à l’islam et aux Arabes joue un rôle important dans l’identité française. La bataille de Poitiers en 732 qui vit s’affronter quelques escouades arabo-musulmanes et les armées de Charles Martel, est encore perçue comme un moment fondateur de la nation française. L’appel à la Croisade du Pape Urbain II fut prononcé en France à Clermont en 1095. Plus proche de nous dans le temps, la période coloniale a aussi profondément marqué la société française. Les positions islamophobes actuelles des responsables politiques français, de droite comme de gauche, doivent être replacées dans cette histoire longue pour être bien comprises. Cette histoire longue permet aussi de comprendre pourquoi nombre de français sont sensibles à ces arguments antimusulmans et anti-arabes.

 

Au sortir de la colonisation, Frantz Fanon expliquait que la question fondamentale n’était pas de savoir si la France était raciste, mais de se demander s'il était possible que la France ne soit pas raciste en ayant été la puissance coloniale qu'elle avait été. Actuellement, la question que nous devrions nous poser est celle de savoir si la France peut ne pas être islamophobe au regard de son histoire multiséculaire. Si aujourd’hui l’islamophobie est une idéologie hégémonique en France, cela s’explique par des raisons historiques profondes.

 

6- A votre avis, comment la France et l'Algérie peuvent-elles se sortir des relations conflictuelles à propos de la mémoire de la guerre pour aller vers une relation normale basée sur les intérêts communs des deux pays ?

 

Tout d’abord, les questions historiques entre l’Algérie et la France ne peuvent pas être réduites aux huit ans de la guerre de libération nationale algérienne mais doivent être étendues à l’ensemble des cent trente deux années de colonisation. Les crimes commis par la France pour réprimer la Révolution algérienne ne sont qu’une partie de l’ensemble des crimes commis durant la période coloniale (1830-1962).

 

Après, je ne suis pas certain que pour le moment il puisse y avoir de relations « normales » basées sur des intérêts communs entre la France et l’Algérie. Les deux pays ont des intérêts fondamentalement opposés. Le gouvernement français cherche à préserver sa position d’ancienne puissance coloniale dominante en Afrique. Il n’est évidemment pas dans l’intérêt des Algériens que la France préserve cette position. De nouvelles puissances économiques émergent sur la scène internationale comme la Chine, l’Inde ou le Brésil. De plus, l’Algérie, de par sa géographie et son histoire, s’inscrit dans des espaces maghrébin, arabe, musulman et africain qui peuvent devenir des cadres de partenariats économiques, politiques et culturels fructueux. L’Algérie peut tisser des partenariats avec ces pays qui lui seront certainement plus bénéfiques qu’une coopération avec une ancienne puissance coloniale déclinante et revancharde.

 

(1) Césaire Aimé, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence Africaine, 2004, page 14

(2) Tolan John, Les Sarrasins, Ed. Flammarion, Paris, 2003

 

 

 

Source : Al-Fadjr

 

http://www.ism-france.org

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